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LA PAIX-DIEU EN CEVENNES PROTESTANTES


Le contexte de la fondation

Le monastère de la Paix-Dieu, plus habituellement appelé ‘Cabanoule’, du nom du lieu-dit, se trouve dans les Cévennes, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Nîmes, dans la commune d’Anduze (Gard), dénommée aussi ‘Porte des Cévennes’, car c’est à partir de là qu’on quitte la riante garrigue méditerranéenne pour monter peu à peu vers des terres plus ingrates, au relief abrupt, aride. C’est une région accidentée où sept Gardons, affluents du Gard, courent dans les vallées, créant en divers lieux un microclimat ; ainsi, non loin, dans un cadre tout asiatique, une bambouseraie aux innombrables variétés de bambous et orchidées.

Le paysage religieux est lui aussi particulier. Toute la région est encore très marquée par un passé de violence entre chrétiens, les Cévennes ayant été le bastion de la résistance protestante durant un siècle : Révocation de l’Edit de Nantes en 1685, jusqu’à 1787 avec l’Edit de Tolérance. Les événements de ces années de persécution et de résistance ont profondément marqué une population qui demeure majoritairement protestante.

La décision de fonder un monastère dans ce contexte est l’élément premier de l’histoire de Cabanoule et constitue un aspect important du caractère de la communauté. L’inspiration initiale est venue de Mère Marie de la Trinité Kervingant, alors abbesse de l’Abbaye cistercienne des Gardes (Maine-et-Loire). Depuis longtemps et en maintes circonstances, elle s’était trouvée confrontée au scandale de la division des chrétiens, dont l’un, non des moins douloureux, concernait le problème missionnaire et ce qui opposait missions catholiques et missions protestantes sur un même territoire. Ayant déjà fondé le Monastère de l’Etoile Notre-Dame au Bénin, et souhaitant s’engager plus à fond pour l’Unité des Chrétiens, soutenue qu’elle était par une communauté forte et orientée en ce sens, et encouragée notamment par l’Abbé Paul Couturier, elle a peu à peu envisagé une seconde fondation.

Engagement peu facile, dans cette région déchirée, où tout était marqué par le ‘rejet du catholique’, et de surcroît, non loin du Musée du Désert, haut lieu de la mémoire blessée du protestantisme, où l’on se souvient de ceux qui perdirent leur vie dans les prisons, galères, bagne, et aussi haut lieu de l’identité ‘protestante’ : ‘Résister’, de par sa conscience, à tout ce qui porte atteinte à son libre arbitre éclairé par l’Esprit. Cela a nécessité bien des rencontres, et surtout l’Esprit Saint agissait… Finalement, l’accord était donné par le Président de la Xème Région de l’Eglise Réformée de France, et par deux Pasteurs –Eglises Méthodiste et Réformée Evangélique Indépendante d’Anduze (commune qui compte sept dénominations chrétiennes différentes) –, accord assorti de trois conditions : ‘La prière de repentance, l’absence d’œuvres, l’appartenance à un Ordre antérieur aux déchirements (tel est le cas : XIIè s.), et sans dépendance par rapport à l’Eglise locale’. L’arbrisseau Paix-Dieu pouvait commencer. D’où la logique du site caché, de la modeste bâtisse, -à l’origine simple bergerie et magnanerie pour l’élevage du ver à soie-, de l’humble présence monastique se voulant simplement témoin de l’invisible Communion-Source.

Visite de Soeurs protestantes de Grandchamp 

L’enfouissement dans la terre

Un monastère, ce sont avant tout des racines enfouies : notre vie est ‘cachée’ en Dieu. Le premier ‘labeur’ est au niveau du cœur : il ne suffit pas que celui-ci aspire à la paix, l’unité, la communion, il ressent les morsures et tiraillements qui viennent ronger la base, s’en prendre aux racines. Il y a en moi, en nous, dans les relations quotidiennes et fraternelles, et plus largement dans les relations ecclésiales et humaines, égocentrisme, divergences, contradictions, oppositions, et beaucoup d’ignorance quant aux raisons d’autres comportements. La réalité est là, nous sommes dans l’inachèvement et les faux-pas ; accepter ce fait, et accueillir la grâce qui vient guérir, sauver. Pouvoir faire siens ces mots du Patriarche Athénagoras : ‘La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer… Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison... Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J’accueille et je partage… J’ai renoncé au comparatif. Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur. .. Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur….  Si l’on s’ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui,… nous rend un temps neuf où tout est possible.’ Conversion… !!!

 

Un surgeon parmi d’autres

C’est aussi un arbuste poussant parmi d’autres d’espèces assez différentes. Dès le début, nous avons voulu vivre en vérité, comme catholiques, puisant dans la Parole, dans nos sources monastiques, les écrits de Pères de l’Eglise indivise, tout en accueillant fraternellement ceux qui frappaient à notre porte, dans le partage d’une foi commune pour l’essentiel. Des premiers pans de clichés sont vite tombés : ‘C’est parce qu’on les a vues travailler, conduire le tracteur, faire leurs fromages de chèvre et les faire vendre au marché…’ : une vie comme celle des gens du pays et sans prosélytisme.

Mais aussi au fil des années, et de manière plus profonde, d’autres étiquettes tombent aussi : salut par les œuvres, mariolâtrie, papaulâtrie, culte des Saints... Ceci au fil des offices priés ensemble, rencontres, liens d’amitié… Désormais, de plus en plus souvent, des Pasteurs, Conseils presbytéraux, fidèles seuls ou en paroisse viennent, témoignant par exemple : ‘Votre présence en Cévennes nous est chère et nous recevons avec reconnaissance votre vocation à œuvrer pour la paix dans le monde et le rapprochement des Chrétiens’ (y compris des Protestants entre eux); et fréquemment, une Sœur protestante vient partager notre vie pour un temps plus ou moins long. Nous-mêmes sommes stimulées par une prédication, retraite donnée par un Pasteur, rencontres, vie remplie de Dieu de bien des Sœurs et de témoins de l’Evangile, cheminement spirituel intense des Veilleurs et de leur Prieur, le pasteur-moine Daniel Bourguet... Depuis que nous avons reconnu qu’il y a un seul Baptême, nous nous savons un seul Corps, mais dont la santé est appelée encore à des guérisons et à une croissance de communion ; et nous percevons combien, finalement, à travers des expressions différentes, qui sont plutôt facteurs de conversion de soi et d’émulation spirituelle, nous sommes issus de la même souche. Paroles prophétiques de l’Abbé Couturier : ‘L’Unité, nous ne la ferons pas, mais nous nous apercevrons un jour qu’elle est là !’

Nous sommes aussi en relation avec les orthodoxes de la région, Sœurs du Monastère de Solan, Frères du Skite de Sainte Foy, hôtes de passage ; relations fraternelles mais moins fréquentes. Entre autres formes de rencontre, chaque année, viennent faire étape chez nous des étudiants des diverses Eglises, au cours de leur session nationale d’été consacrée à une prise de conscience de l’oecuménisme spirituel dans la fraternité et la vérité.

Le point important, c’est la place qu’on laisse à l’autre à l’intérieur de soi. Se laisser désapproprier, décentrer de soi, accueillir l’autre qui est différent. L’Eglise n’a pas à se regarder elle-même, mais à regarder le Père qui lui confie un ministère d’unité et de communion au service de son dessein de salut. C’est pour tous qu’elle est responsable devant Dieu. Comme l’a mis en valeur Vatican II : l’Eglise est signe et germe, ferment d’unité, sacrement du salut et de l’unité du genre humain, unité des hommes entre eux et des hommes envers Dieu.

Vie de prière, œcuménisme nous appellent à la communion universelle. Mais c’est sur la base de notre témoignage d’unité que, nous - églises séparées mais sœurs dans le Christ - qui adhérons au Christ, pouvons servir ce dessein auprès de la famille humaine ; et ce ministère d’unité, qui fut réveillé par l’expérience des divisions chrétiennes – contre témoignage en pays de mission ! –, n’en est que plus interpellé désormais pour nous rendre attentifs aux croyants des autres religions; nous y amène aussi le phénomène de la mondialisation.

Rencontre oecuménique avec les Soeurs protestantes de Pomeyrol

D’autres arbres qui poussent dans le jardin du monde.

Nous nous sentons fortement concernées par les autres croyants au Dieu Unique et leur vocation propre, ‘celle d’Israël étant d’ouvrir à la paix, celle du christianisme et de l’Islam, d’ouvrir à la miséricorde’, comme le dit P. Christian Salenson de l’Institut des Sciences et Théologie des Religions de Marseille.

Notre élan vers le judaïsme est un élan naturel du cœur, c’est chez eux que nous avons nos racines. Ici, nous sommes notamment en relation avec un Rabbin, très apprécié, et d’autres ‘judaïsants’. Et le judaïsme, notre foi, le dialogue judéo-chrétien ouvrent naturellement sur les nations.

L’Islam nous interroge, heurte aussi dans ses aspects socio-politiques ; et le monastère est proche du bassin méditerranéen, région de profondes fractures. Cela nous pousse à mieux le connaître : diverses sessions, nombre de livres… L’apport de Christian de Chergé, moine cistercien de Thibirine, assassiné avec ses frères en 1996, nous aide beaucoup. Pour lui, il faut s’engager dans l’espérance; c’est elle qui fonde le dialogue; celui-ci met en route vers une lumière qui permettra de comprendre l’Islam. Donc, prendre le bon départ : les enfants de l’Islam habitent dans le coeur du Père, sont aimés comme tels. Aussi, voir les musulmans à partir du cœur de Dieu et de son appel à l’unité ; inversion de la problématique: entrer dans le dialogue, cela va s’éclairer… ; et nous ferons ensemble un exode, une hégire vers une plus grande communion. Mais dialogue souvent piégé ; essayer par des rencontres et actions en commun.

Appel aussi à la rencontre interreligieuse : livres, sessions, prière, échanges forts avec des missionnaires ‘sur le terrain’ et qui vivent au quotidien la rencontre de l’autre, liens d’amitié divers : Claire Ly du Cambodge... Par ailleurs, maints chercheurs de sens, ayant connu les religions orientales, demandent à vivre une halte spirituelle, voire une session zen : étape dans la redécouverte de leurs racines chrétiennes.

Finalement, partir du préalable – la place laissée à l’autre à l’intérieur de soi – et croire à la réalisation des promesses de Dieu et à ses épousailles avec l’humanité, croire que tout est accompli ; et de là, donner forme à la communion par les rencontres et la prière qui font rejoindre les autres priants aux intentions de la Paix et de la grande famille que Dieu veut se constituer.

 

                                                                                                          Sœur Marie-Paule, La Paix-Dieu